J’accuse l’Europe de Danielle Bleitrach

1."J’accuse" l’Europe de complicité d’anéantissement et de mise en esclavage des peuples :

Si les peuples d’Amérique latine négocient avec l’Europe sans lui demander de changer, en tant que Française, et ressortissant d’autres pays européens, l’exigence doit être beaucoup plus élevée. L’Europe est- elle qualifiée pour prétendre représenter un pôle pacificateur, comme le jugeait encore dans un article de l’humanité du 11 septembre 2002, Daniel Cirera, alors responsable des relations internationales du PCF ? Il disait en substance : la guerre en Irak aura peut-être lieu, heureusement l’Europe représente une chance de paix. Aucun des nombreux courriers qui ont contredit cette vision un tantinet optimiste n’ont pu être publiés dans le journal. Non seulement l’Europe est restée divisée, mais elle n’a joué aucun rôle de paix. Aujourd’hui face à l’Iran, face au Hamas, elle se range aux côtés des Etats-Unis, sous couvert de lutte contre le terrorisme, en fait toujours de lutte contre le droit des peuples à maîtriser leur destin, leurs ressources.

On mesure à quel point dès 2002, le consensus européen s’étendait. L’originalité de la période, est que l’effondrement de l’URSS a provoqué le ralliement sans combat de la gauche et des communistes à l’ordre néo-libéral. Ceux d’Amérique latine, la gauche tout entière, avaient du être massacrés, torturés, pour accepter l’ordre néo libéral, au Chili d’abord en 73, puis en Argentine en 76, l’ordre néo-libéral avait avancé en suant le sang par tous ses pores. En Europe, la gauche, les communistes se couchaient pour qu’on leur épargne l’anéantissement, non seulement d’eux-mêmes, mais de ce qui restait de l’appareil.

Mais ce reniement est allé encore plus loin dans le cas de Cuba :

L a guerre totalement dissymétrique, visant à la soumission par l’anéantissement des civils et « hors limites » s’est exercée concrètement à travers l’établissement d’embargo allant jusqu’à l’extra-territorialité, l’Europe a dans tous les cas manifesté une complicité active. Cuba a même été un des rares cas d’unanimité européenne, sous l’influence du franquiste Aznar, il s’agissait comme nous l’avons montré dans Les Etats-Unis de Mal Empire, d’un « deal » passé entre l’Europe et les Etats-Unis du démocrate Clinton en 1998 à propos de la loi Helms Burton.

Trente lois d’embargos à effets extra- territoriaux avaient été adoptées en 1996, par les Etats fédéraux, deux adoptées par le Congrès, la loi Helms Burton qui sanctionnait les entreprises qui commerçaient avec Cuba et la loi d’Amato qui frappait les entreprises investissant dans les secteurs pétroliers et gaziers au-delà de 20 millions de dollars en Lybie et en Iran. Total par exemple était menacé de sanction. Mais citons à nouveau le rapport du député communiste Jean Claude Lefort (le PC est alors au gouvernement dirigé par les socialistes, celui-ci met les bouchées doubles dans les privatisations) « s’appuyant sur la durée de la présomption d’existence d’une dérogation aux dispositions du chapitre III figurant dans l’accord d’avril 1997, l’Administration américaine est disposée, étant donné les efforts entrepris par l’UE en faveur des Droits de l’Homme à Cuba, à entendre l’avis du Congrès et à consulter celui-ci en vue d’obtenir pour une durée illimitée au moins égale à ces démarches européennes une dérogation aux dispositions du Chapitre III ». livre cité.p.207 et 208.

On voit ce qu’il en est de la Défense des Droits de l’homme en Europe. En France c’est un gouvernement socialiste avec participation communiste qui a accepté cet infâme marchandage, c’est dire jusqu’où est allé le reniement. Ce reniement avait une base concrète, l’adoption des politiques néo-libérales, le primat de la défense des intérêts des transnationales sur celui des peuples, ceux de pays sous développés, mais ceux des pays européens en priorité. Etonnez-vous après cela que ceux qui ont pu fonder toute leur action sur leur reniement en arrivent à censurer, à interdire de publication les militants communistes qui tentent de dénoncer le baiser de Judas, la vente du frère à César. Personne mieux que la gauche n’a mené en France le vertueux combat en faveur des Droits de l’Homme à Cuba, n’a accueilli avec plus d’enthousiasme Robert Ménard, le stipendié de la CIA que la dite Gauche. Et ce vertueux combat ne peut se faire que par censure, pratique stalinienne consistant à gommer de la photo, l’ancien membre du Comité central qui déplaît aux nouveaux copropriétaires du parti.

Nous citons un autre exemple à partir d’une enquête dans les Ambassades européennes à la Havane dans « Cuba est une île », enquête qui n’a jamais été démentie et qui prouve que les sanctions contre Cuba de l’Europe, théoriquement décidées à la suite des événements de 2003, avaient été proposées avant que n’interviennent les dits événements par l’ambassadeur de Grande Bretagne. Ces sanctions avaient été présentées comme une demande unanime des ambassadeurs alors que la proposition avait soulevé un tollé chez pratiquement la moitié des ambassadeurs comme violant la convention de Vienne qui règle le rôle des ambassades. L’invitation de « dissidents », appointés par les Etats-Unis, avait été jugée comme un viol de la règle de non intervention dans les affaires intérieures d’un pays. Ces faits provenant de trois sources différentes n’ont jamais été démentis.

Celui qui s’intéresse au cas de Cuba et qui découvre le dossier est un peu dans la situation de Zola prenant connaissance du dossier de l’Affaire Dreyfus. Au départ il n’éprouve nulle sympathie particulière pour l’individu ou le pays, il est pratiquement convaincu qu’il a affaire à un « coupable », son opinion ne se distingue pas beaucoup de celle que vont répétant l’ensemble de la presse, et des gens bien informés. Puis il découvre le dossier, l’énormité de la manipulation, le viol systématique des droits de l’accusé, que l’on maintient au bagne d’une manière inique. Et il prend conscience que l’établissement de la vérité est nécessaire non seulement pour sauver le condamné, mais pour qu’il existe dans son propre pays un droit démocratique et s’y engage avec la passion que l’on sait.

On peut dire dans le cas de Cuba, « j’accuse » les Etats-Unis de mener sur Cuba, une guerre d’anéantissement pour s’approprier in fine les biens et les personnes de cette île, pour les réduire en esclavage, sans aucune raison relevant de leur propre sécurité. On doit ajouter également, « j’accuse » l’Union Européenne, sous couvert de défense des Droits de l’homme non seulement de fermer les yeux de cette réalité, mais pour défendre l’intérêt de ses multinationales, de contribuer à cette fascisation, à l’impossibilité de fait d’établir un droit international. J’accuse enfin la gauche et les communistes français de complicité active dans le crime.

J’accuse non pour demander des châtiments, pour exalter le ressentiment mais pour que chacun prenne conscience de l’ampleur de la tâche qu’il nous reste à accomplir pour que renaisse une espérance, une issue politique.

Depuis 1991, la guerre du Golfe et tout ce qui a suivi, nous Européens, gauche et droite unies dans une union sacrée, participons directement à cet état de guerre généralisé, à ce dynamitage de tout ordre démocratique mondial.

Car comme la guerre « hors limites » économique, politique, et militaire fait sauter toute possibilité d’existence d’un Droit International, y compris celui de la Charte des Nations Unies, on peut considérer que « la Défense des Droits de l’homme » telle que l’établit l’Europe dynamite également le Droit International en prônant l’ingérence contraire à la charte des Nations Unies, mais conforme à la guerre préventive, hors limite menée par les Etats-Unis.

Il suffit de revenir aux principes de ce droit international tels que les définit Kant pour établir une « paix perpétuelle » : On peut en effet constater que toutes « les règles élémentaires que ce philosophe établit pour la fondation d’un droit international et qui permettraient « l’établissement d’une paix perpétuelle », sont systématiquement violées non seulement par les Etats-Unis, mais par l’Europe puisque l’article 5 condamne le « droit d’ingérence ». Un viol exercé depuis longtemps en ce qui concerne Cuba et l’Amérique latine, et aujourd’hui systématiquement sur toute la planète. Pour Kant, en effet, il s’agit de substituer partout aux rapports de force des rapports de droit, selon Kant, il faudra admettre comme principe l’article 5 suivant : « Aucun Etat ne s’immiscera de force dans la constitution et le gouvernement d’un autre Etat ». Comme dans l’article 6 exige de bannir toute pratique machiavélique de la politique (tueurs à gage, empoisonneurs, incitation à trahison etc.) entre les Etats afin que ne soit jamais entamée la confiance entre les Etats. La règle de la transparence permet de l’exigence de la morale soit mise en accord avec les pratiques de la politique. Kant définit les principes idéaux de la démocratie bourgeoise, principes auxquels Marx oppose déjà le constat qu’il est impossible de les appliquer dans une société basée sur l’exploitation et l’inégalité.

L’alliance stratégique autour du néo-libéralisme, implique que, chacun jouant sa partie puissent passer en force les politiques néo-libérales, c’est-à-dire un traitement inégal qui est pure violence politique, qu’il s’agisse des blocus, des expéditions militaires, des attaques financières contre l’économie d’un pays, et du droit d’ingérence, tout cela suppose un droit des forts sur les faibles, la tyrannie qui nie toute souveraineté, tous droits de l’homme. Quand la proposition de contrôler les élections aux Etats-Unis grâce à un corps d’inspecteurs internationaux surgit c’est sous forme de canular car chacun sent bien l’incongruité d’un tel contrôle, non pas parce que les Etats-Unis ne bidonnent pas leurs élections, non pas parce qu’ils renoncent à la peine de mort, à la torture, puisqu’au contraire, ils l’essaiment , la sous traitent à travers la planète, ce qui a été un mode de fonctionnement assez courant en Amérique latine et dans les Caraïbes, mais parce que justement aujourd’hui est profondément intériorisé la fin du Droit et l’acceptation de la loi du plus fort, la fin de la Démocratie, la fascisation, la guerre généralisée, le droit du vainqueur. La guerre n’a plus la paix pour finalité, mais la guerre perpétuelle et généralisée.

Il faudrait aussi reprendre « la transparence » et les prétextes à intervention, non seulement ils sont parfaitement fabriqués de toutes pièces, mais ils fonctionnent sur le modèle du stimuli-réponse, et la guerre préventive affirme qu’il faut sortir le colt le premier pour se protéger du méchant du western.

C’était à juste raison que la Charte des Nations Unies avait repris les principes de Kant et bannissait toute ingérence, il n’y a pas d’égalité entre nations, mais aussi pas de possibilité pour les nations elle mêmes d’accéder à la Démocratie sans le respect de ce droit.

Nous remarquerons que le seul argument par lequel est fondé ce droit, devenu « devoir » d’ingérence est la référence à Hitler, et au fait qu’il aurait fallu l’arrêter. Ce sont les mêmes qui ont refusé une intervention en Espagne qui en proclament la nécessité aujourd’hui. La référence à Hitler, à l’impérialisme nazi qu’il prétendait étendre sur l’Europe, sert d’argument à l’anéantissement de petits peuples, qui ne menacent personne et dont on convoite simplement les ressources. Qu’un tel argument puisse être utilisé prouve simplement que le nazisme n’a jamais été éradiqué ni dans les appareils d’état, ni sur le plan idéologique et qu’il est devenu une référence vide de contenu réel, un mythe élaboré dans le contexte de la guerre froide pour créer l’identité avec le socialisme, le totalitarisme. Le mythe étant alors destiné à cacher la figure concrète, celle à laquelle correspond l’expérience des peuples. L’utilisation du martyr des juifs durant la seconde guerre mondiale est mythifié de la même manière, on l’isole de tous les autres crimes contre l’humanité pour mieux en faire la justification de politiques impérialistes. A terme les principales victimes en sont les juifs eux-mêmes.

La mythification de l’Europe comme continent des Droits de l’homme s’exerce de la même manière non seulement pour appuyer des politiques impérialistes, les justifier, mais correspond à remise en cause profonde des Droits de l’homme, de la Démocratie en Europe même.

Comme Bush, après la chute de l’URSS a renoncé à son multéralisme dans les affaires internationales, et a imposé d’une manière brutale ce que ses prédécesseurs négociaient encore, le consensus des peuples est imposé par élimination du débat contradictoire autour de la nécessité du néo-libéralisme, et autour de la nécessité de l’unité du camp occidental porteur de « civilisation ». C’est un retour de fait aux valeurs militaristes, impérialistes et colonialistes de la fin du XIX e siècle, dans un contexte, du moins pendant une vingtaine d’années, marqué par l’atonie des luttes sociales. C’est ça qui est en train d’évoluer tant en Amérique latine qu’en Europe. Ces « valeurs » fascisantes de l’impérialisme n’avaient jamais été abandonnées, mais elles avaient été endiguées par l’existence d’un camp socialiste, la force des luttes du tiers-monde et celle des mouvements ouvriers. La chute de l’URSS, quelle que soit l’analyse que l’on en fait, correspond bien à un nouveau rapport de forces, dans lequel le capitalisme vainqueur se croît tout permis et n’a plus de légalité à respecter dans l’application de la loi du plus fort. L’Europe, à partir du moment où elle applique les politiques néo-libérales est dans la même logique non seulement face aux peuples du sud, mais face aux peuples qui sont censés la composer, et qui ne peuvent s’unir dans un système basé sur l’exploitation, la mise en concurrence et donc la division, la guerre de tous contre tous.

2. Un agrégat de peuples divisés :

Aujourd’hui, des gens qui ont une conscience stratégique, c’est-à-dire qu’ils perçoivent l’état réel du monde et la réalité abominable de la mobilisation impériale, se prononcent pour la création de la République européenne, la seule capable selon eux de s’opposer au fascisme impérial, par exemple Alain Joxe.(1) On retrouve la même idée dans le camp « anti-libéral » de ceux qui se sont opposés à la Constitution Européenne, aux lendemains du NON, ils prétendaient même s’atteler à une Constitution progressiste. Mais un tel projet se heurte à la réalité de ce qu’est l’Union européenne, à ses choix : l’Europe telle qu’elle est peut-elle avoir une constitution progressiste, démocratique ? Nous sommes toujours et plus que jamais devant l’obstacle d’un idéal kantien, une démocratie, une République idéale, la justice et la vérité quand la réalité est basée sur l’iniquité, l’arbitraire et le mensonge. La réalité du néo-libéralisme, de la mondialisation, du rôle de l’Europe hier et aujourd’hui, n’est pas la démocratie mais la fascisation.

Il y a un champ politique européen, issu de l’histoire de la construction de l’Union européenne telle qu’elle est et non telle qu’on la rêve : un marché, mais aussi le résultat de l’affrontement entre l’Europe de l’ouest et le bloc soviétique dès sa naissance. Avec l’effondrement de l’Union soviétique et du socialisme européen, la construction de l’Union Européenne et son élargissement, s’opèrent à travers le modèle néo-libéral, un cadre contraignant de plus en plus les politiques nationales à s’y conformer. On mesure à quel point pour les peuples, le caractère « autochtone » et surtout l’égalité des citoyens n’est pas de ce fait nécessairement évident, et encore moins leur capacité d’intervention dans l’évolution d’un tel système. Le champ politique européen leur est extérieur, il est le produit d’une histoire dont ils ne se sentent pas les acteurs, un spectacle politico-médiatique, des institutions dont ils ne comprennent pas le fonctionnement. L’Europe est une idée à laquelle on peut se rallier, elle n’est pas une patrie. La « Démocratie » européenne n’est pas autochtone, elle ne correspond à aucunes traditions autres que nationales, et de surcroît elle va a-contrario des intérêts de la majorité, elle n’est qu’une fiction.

Aujourd’hui le socialisme émerge non comme un corps de doctrine mais comme une exigence démocratique des peuples spoliés, un droit politique, autant que le moyen de maîtriser ses ressources pour un peuple. Cette émergence, comme d’ailleurs la montée des mécontentements ne peut que remettre en cause non seulement l’Europe telle qu’elle est , mais l’utilité même d’une construction européenne. .

En ce qui concerne les peuples européens eux-mêmes, la démocratie a prétendu être fondée sur un consensus artificiel autour de politiques qui vont à l’encontre de leurs intérêts, et ne peuvent s’exercer qu’en détruisant les protections sociales, faisant pression sur l’emploi, sur les salaires. L’idée même d’un République européenne non seulement est une utopie, mais il est probable qu’elle restera longtemps marquée par ce discrédit historique.

Quelle plus belle définition de l’Europe aujourd’hui que celle que l’on pouvait donner dans les années 1900 de la monarchie austro-hongroise, « un agrégat monstrueux de peuples désunis. » Ou encore ce pays que Robert Musil fabrique pour son « homme sans qualité » la Cacanie qui est le type littéraire de cette monarchie : « Un organisme d’administration anonyme, un véritable fantôme, une forme sans matière, traversée d’influences illégitimes, faute d’influences légitimes. » (2) Oui mais voilà en se décomposant sous les assauts conjugués du mouvement ouvrier et des revendications nationales, cet ectoplasme qu’était la monarchie austro-hongroise a produit en son temps de grandes créations culturelles, de grands mouvements d’idées dans ses trois pôles, Vienne, Prague et Budapest. Nous en sommes loin, tant en ce qui concerne les assauts que des créations culturelles, et encore plus du mouvement d’idées, il y manque encore ce qui naît en Amérique latine, la volonté des peuples à changer le cours de choses, volonté insurrectionnelle, qui selon Spinoza, est la seule base réelle de la démocratie contre toute tyrannie qui remet en cause les raisons de vivre ensemble en sécurité.

L’histoire de l’Europe paraît celle de chaos abominables comme la guerre de Trente ans, la boucherie de 14-18.

Il y eut bien un moment où, à travers les débuts de la Révolution française a été proclamé l’idée que « le bonheur était une idée neuve en Europe », mais, malgré l’opposition de Robespierre, ce sont les missionnaires casqués et bottés, de la Grande Armée qui ont tenté d’imposer l’Etat aux monarques absolus et féodaux. Metternich ne s’y est pas trompé en affirmant : « Napoléon, c’est Robespierre plus la grande armée.»

Les peuples eux ont réagi le plus souvent comme celui d’Espagne, préférant soutenir les ganaches royales réactionnaires plutôt que d’accepter l’invasion missionnaire. Il n’y a pas que chez Hegel où l’Etat, la forme rationnelle par excellence, le progrès de la loi sur l’arbitraire, s’accommode de la réaction et la répression. Nous, nous moquons aisément du caudillo latino-américain, mais le despote éclairé, le militaire à la Napoléon, Bismarck, Charles De Gaulle pour ne citer que les plus illustres, font partie de notre patrimoine, la férule sous laquelle avance la modernité. Le socialisme, celui qui s’est imposé à la fin de la deuxième guerre mondiale, était-il trop asiatique ou un pur produit de cette Europe marqué par le modèle napoléonien, en tout cas le socialisme y est arrivé comme une sorte de châtiment de cette Europe, l’Allemagne surtout, qui avait préféré le nazisme au socialisme. Avec l’idée sous jacente qu’il faut exporter le progrès fut-ce au prix de quelques massacres

L’Europe ou plutôt l’Union européenne n’est pas une démocratie fondée sur des traditions autochtones dont parlait Péricles, mais un marché, une construction artificielle tout entière orientée par la guerre froide, recyclée pour les exigences actuelles du néo-libéralisme, contradictoire avec les intérêts de chacun des peuples.

Il y eut peut-être un moment où les peuples parurent construire une autre Europe, ce fut le bref temps des révoltes de 1848, sociales et d’indépendance nationale. Il faut surtout faire oublier ce genre de mémoire aux peuples européens.

L’Europe telle qu’on la construit aujourd’hui n’a pas de mémoire, pas d’Histoire, chaque peuple n’en a que des fragments, eux-mêmes de plus en plus oubliés de plus en plus incohérents puisque nous sommes dans le temps de l’occultation, de la manipulation des histoires nationales.

A l’idée que la construction européenne a entretenu la paix, s’oppose non seulement la guerre froide, mais désormais reste enkystée au cœur de l’Europe la récente désagrégation de la Yougoslavie. Un feu d’artifice pour célébrer l’anniversaire de l’OTAN et un feu d’artifice allumé par l’Allemagne et le Vatican, dans lequel l’aimable Clinton a rejoué le débarquement de Normandie. (4)

Sitôt la liesse de la chute du mur de Berlin passée, nous avons eu la première guerre du Golfe, des armées coalisées pour attaquer à coup de marteau pilon un moustique. Et surtout l’Amérique rappelait à leurs devoirs ses vassaux, mettait à l’amende l’Allemagne et le Japon, sans parler des monarchies arabes, l’Union soviétique est tombée, mais vous avez besoin de ma protection et vous devez la payer. Saddam Hussein qui croyait non seulement s’être attiré les faveurs de l’Occident en tuant chez lui les communistes, mais en attaquant à leur place l’Iran, et qui croyait même avoir le feu vert pour envahir le Koweit, a subi cette vertueuse croisade. Nous étions dans des temps nouveaux, le temps des camps nettement définis était terminé. Non seulement Saddam, l’allié contre l’Iran était attaqué, mais une guérilla afghane financée et entraînée par la CIA devenait la cible des missiles de croisière étasuniens. Et l’Europe suivait.

A la relative stabilité des camps de la guerre froide, succédait, néo-libéralisme oblige une géostratégie désormais basée sur le dicton : « toute amitié est mouvante, seul l’intérêt personnel est constant ». A chaque fois, il s’agit de vaincre un nouvel Hitler, dont la presse complaisante nous décrit les méfaits, et le danger qu’il fait peser sur le monde. Il est vrai que cette guerre du Golfe a été le Tchernobyl de l’information, comme s’il s’agissait de faire la démonstration que jamais plus on ne laisserait les foules s’émouvoir au spectacle d’une agression. L’information était enrôlée pour assurer le moral de l’arrière, la seconde guerre du Golfe a franchi un pas supplémentaire puisque les journalistes accrédités étaient habillés en militaire et avançaient avec l’invasion sans voir les corps débarrassés pour faciliter le passage. Les indépendants étaient tirés comme des lapins, par distraction ou pour leur apprendre à vivre, comme l’ambassade de Chine lors de l’expédition yougoslave, comme le reporter de l’hôtel Palestine à Bagdad. Tirer sur tout ce qui bouge, ou ce qui risque de bouger, par intimidation, c’est la « morale » des vainqueurs. Morale de gangsters que l’on tente, comme le faisait Al Capone, de masquer par des dons à la collectivité, par une générosité fictive, celle du GI distribuant des bonbons aux enfants irakiens. Pour cela il faut des images qui en appellent au pathos et l’on charge une agence publicitaire dûment rétribuée de fabriquer de toute pièce l’affaire des bébés saoudiens tués dans leur couveuse, où l’on met en scène la chute du tyran par la mise en pièce de sa statue par des figurants enthousiastes et en babouche. Le soldat nord- américain qui plante le drapeau rejoue l’image du soviétique triomphant de l’Allemagne nazie.

Remarquez il y a eu encore plus fort juste avant, l’affaire du faux charnier de Timisoara, des morts sortis de la morgue. Pendant ce temps-là l’aviation nord-américaine sur le Panama, dans l’opération « juste cause » sur un ancien non seulement allié, mais stipendié de la CIA, a fait 3000 vrais morts, sans que la moindre nouvelle filtre dans la presse, en décembre 89. Le socialisme criminel déchaînait la réprobation universelle tandis que l’impérialisme dans le silence général poursuivait ses basses ouvres en Amérique latine contre un fidèle serviteur auquel il avait pris l’idée saugrenue de prétendre à quelque souveraineté sur le canal. Et il ne s’agissait encore que du contexte de la vente à Malte, de la RDA et du Nicaragua dans la rencontre entre Bush père et Gorbatchev. « Nous sommes un peuple que l’on peut vendre, m’a dit ce militant communiste d’Allemagne de l’Est, un luthérien foudroyé, dans sa tête se mêlait déjà le socialisme comme un juste châtiment du nazisme et cette vente qui condamnait tout ce qu’il avait pu accomplir au nom de la RDA. » En Europe, cette confusion a empli les esprits.

Quand les Cubains affirment « c’est le socialisme européen qui s’est effondré », peut-être faudrait-il réfléchir à cette remarque, comme d’ailleurs à leur étonnant constat : « La querelle sino-soviétique est une des causes essentielles de l’effondrement de l’URSS ».

3. L’anticommunisme, un héritage historique et « les totalitarismes »

« Le spectre » n’a cessé de hanter l’Europe, en finir encore et toujours avec le communisme a littéralement obsédé ce continent. Encore aujourd’hui, la haine contre Cuba, entretenu par des vieux chevaux de retour comme Vaclev Havel, Lech Walesa, le franquiste Aznar, se nourrit de multiples épisodes historiques de la lutte contre le bolchevisme.

Prenons un exemple, le 6 juin 2006, le comité pour la démocratie à Cuba, fondé par Vaclev havel, interpelle l’Europe, pour tenter de faire maintenir les sanctions contre Cuba ,on remarquera à quel point, il ne s’agit jamais de la situation cubaine, ni du blocus, ni de l’existence de Guantanamo, il s’agit simplement de réactiver le spectre du totalitarisme : Le texte débute sur les événements de 2003 qui auraient entraînés les sanctions de l’Europe, alors que comme nous l’avons démontré dans « Cuba est une île », ces sanctions avaient été décidées avant . Mais passons voyons l’argumentaire

On brosse le décor, les événements de 2003, « Cela me rappelle l’automne 1989 et l’irrésistible mouvement de libération qui, parti de la place Wenceslas à Prague, gagna l’ensemble de ce qui était encore la Tchécoslovaquie. » Ca c’était ce que souhaitaient les Etats-Unis, et leur représentant à la Havane, James Cason, avait déclaré aux ambassadeurs européens stupéfaits, joignant le geste à l’appui, je vais mettre K.O Castro. Comme quelques ambassadeurs avaient émis quelques murmures, d’être ainsi enrôlés dans une intervention en pays étranger, madame Cason les avait menacés : « Votre gouvernement saura que vous soutenez Castro ! » Ce qui fut d’ailleurs fait puisque un certain nombre d’ambassadeurs dont celui de France, Jean Levy, furent mis au placard, pour cause de sympathie. James Cason non seulement refusa de remplir le quota de 24.OOO immigrations annuelle, le limitant à 500 mais se répandit dans les milieux délinquants, et on vit se multiplier les départs avec prise d’otage. Les Cubains en prévinrent 18. C’était très dangereux, parce que les Etats-Unis pouvaient trouver dans le prétexte d’une violation de leur espace aérien ou maritime, et un pays défini comme terroriste, le prétexte à invasion. Il fallait bloquer la série, d’où le passage par les armes après procès prévu en temps de guerre et exécution de trois preneurs d’otage qui avaient menacé de mort et mis en danger la vie des passagers d’un ferry boat. Au même moment à Miami, les anti-castristes manifestaient aux cris de « Après l’Irak, Cuba ! » et l’inénarrable John Bolton, alors secrétaire d’Etat à la défense accusait Cuba de posséder des armes de destruction massive biologique. James Cason par ailleurs recrutait toujours à coup de dollars, des « journalistes », deux seulement pouvaient prétendre à ce titre, et l’un d’eux était un agent cubain. Il apporta la preuve non pas que ces gens écrivaient « la vérité » sur Cuba, mais qu’ils étaient payés par la puissance ennemie pour diffuser des calomnies. L’opération qui était tentée avec eux était de provoquer des troubles, qui donneraient prétexte à invasion, ils ont été arrêtés pour intelligence avec l’ennemi dont ils recevaient de l’argent. Ce qui est prévu dans la loi qui a répondu à la loi de 96 , la loi Helms Burton . James Cason, comme John Bolton, font partie de l’équipe qui autour de Negroponte, avait géré depuis le Honduras, la déstabilisation du Nicaragua. Voilà pour l’histoire.

Mais pour revenir à Vaclav Havel et à la lettre collective qu’il écrit, notons que si les événements de 2003 lui rappellent « l’automne 1989 et l’irrésistible mouvement de libération qui, parti de la place Wenceslas à Prague, gagna l’ensemble de ce qui était encore la Tchécoslovaquie », le fait est qu’à Cuba, cela n’a donné lieu à aucun « mouvement irrésistible des Cubains », donc la seule chose que ça peut lui rappeler c’est le caractère non spontané de l’initiative, et ses liens avec la CIA à cette époque. Le fait est qu’en Tchécoslovaquie ça a marché et pas à Cuba.

Mais voyons la suite : Le texte invite l’Union européenne à ne pas relâcher l’emprise, certes les prisonniers ont été libérés, mais c’est parce qu’ils étaient malades et que le régime craignait qu’ils meurent en prison.. A Cuba personne n’a jamais relevé le moindre cas de torture, ce qui ne l’impressionne pas puisque dans un effet lyrique il accuse les Cubains de torture. Il doit confondre avec Guantanamo, avec cette seule différence qu’à Guantanamo non seulement on torture, mais sans la moindre crainte d’une mort sous la torture.

L’Europe veut amollir ses sanctions « Ceux d’entre nous qui vivent dans les nouvelles démocraties européennes post-communistes furent les victimes du même genre d’arrangements politiques à l’époque où ils étaient enfermés derrière le rideau de fer. » On peut se dire que vu les résultats pourtant cette tactique était plutôt réussie, mais pas pour Vaclav Havel qui poursuit sa « démonstration »

« Il reste que la démocratie a montré sa faiblesse et que, du coup le régime cubain a adapté sa tactique à ce constat ». Que doit-on entendre par « la faiblesse » de la démocratie ? Une des signataires du texte Madeleine Albreight, pourtant ministre des Affaires étrangères de Clinton et pas de Bush, a prouvé à quel point elle était pour la manière forte. D’abord en matière de blocus, puisque quand on lui fit la remarque que le blocus de l’Irak coûtait la vie à 5000 enfants, elle déclara « C’est le prix à payer », elle parlait de la Démocratie. On peut considérer qu’elle témoigna de la même fermeté avec les bombardements jours après jours sur la Yougoslavie, sans la moindre faiblesse qu’aurait pu lui inspirer la reconnaissance d’avoir été enfant sauvée des nazis par les résistants Serbes. Mieux elle justifia cette intervention musclée par un mensonge éhonté sur le refus de signer des accords par les Yougoslaves, accords de Rambouillet qui avaient été pourtant acceptés. Voilà un bel exemple d’une conception de la démocratie exempte de faiblesse.

Mais poursuivons, quelle est « l’adaptation » de ces monstres de Cubains à la faiblesse de la démocratie : en gros, on laisserait en liberté les « dissidents » et leurs voisins leurs diraient ce qu’ils pensent de ceux qui acceptent de l’argent des Etats-Unis alors que ceux-ci se livrent à une guerre impitoyable contre l’île. « Sur l’île, de tels harcèlements organisés sont appelés « actos de repudio » des « actes de rejet ».

Là Vaclav Havel devient grandiose dans l’identification de Cuba à l’horreur du « Goulag » : « La violence politique qui se camoufle en agressions criminelles dans la rue n’est jamais facile à prouver. Cette technique répressive n’attire pas comme elle le devrait l’attention du reste du monde. Pourtant, des milliers d’anciens prisonniers politiques d’Europe centrale et de l’Est peuvent attester du fait qu’un coup de pied flanqué dans la rue par un membre de la police secrète est aussi douloureux qu’un coup de pied asséné par un gardien derrière les portes d’une prison. » Certes mais être dehors est un peu différent. Sans parler du fait que de passer du goulag à un coup de pied dans les tibias.. Ce que subissent depuis des années les 5 Cubains enfermés en violations de toute légalité, après un procès à Miami, que le tribunal d’Atlanta a dénoncé, comme d’ailleurs les accusations, mise en chambre de solitude, interdiction de voir leur famille, etc. est d’une tout autre nature.

Suit un appel à la responsabilité de l’Europe, coupable d’avoir enfanté Karl Marx, Rosa Luxembourg et quelques autres, pas un mot, sur l’enfantement d’Hitler, Goebbels, l’amiral Horty, Mussolini, pas un mot sur le protectorat du Baron Von Neurath, sur le boucher de Prague.. « Ce sont les Européens qui, après avoir inventé le communisme, l’exportèrent dans le monde entier pour finalement en payer chèrement le prix des décennies durant. Qui donc mieux que les Européens peut être au courant de chacun des tourments infligés au peuple cubain ? L’humanité continuera de payer le prix du communisme aussi longtemps que nous n’aurons pas appris à affronter cette idéologie avec esprit de décision et responsabilité politique. » Il est vrai que l’Amérique latine a l’expérience de l’impérialisme nord-américain, pas un mot là-dessus. Pas plus que sur les expériences actuelles. On ne sort jamais des thèmes de la guerre froide. Et si on suit bien la démonstration, on exige des sanctions de l’Europe au nom du goulag, en identifiant le coup de pied du voisin (membre bien sûr de la police politique de Castro) au coup de pied du gardien de prison, retour sur le goulag.. « Les représentants des États-membres de l’UE se réuniront à Bruxelles à la mi-juin pour décider d’une politique commune vis-à-vis de Cuba. Les diplomates européens devraient soigneusement peser les conséquences d’une politique d’apaisement à l’égard du régime de Castro. Ils devraient en profiter pour démontrer qu’ils ne fermeront jamais les yeux sur les détestables pratiques de La Havane et qu’ils se refuseront toujours à ignorer les souffrances des prisonniers politiques cubains. Nous ne devons jamais oublier les victimes anonymes des « actes de rejet » de Castro.

Václav Havel, ancien président de la République Tchèque, a fondé le Comité international pour la démocratie à Cuba. Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’État des États-Unis, André Glucksmann, philosophe français, Arpád Göncz, ancien président de Hongrie, Vytautas Landsberg, ancien président de Lituanie et Adam Michnik, ancien dissident polonais et rédacteur en chef de Gazeta Wyborcza, ont co-signé ce texte.

Il est même étonnant de voir à quel point le monde des vainqueurs paraît bloqué autour de l’épisode et le rejoue encore et toujours dans n’importe quelle occasion ?

Face à l’interrogation adressée par quasiment tous les peuples du sud, et qui porte sur des questions concrètes , la dette, le transfert de technologie, la négociation non assortie de conditions de coopération, l’abandon de l’alliance stratégique avec les USA, etc. L’argumentation reste figée sur la Guerre Froide. Cuba c’est l’URSS.

L’Union Européenne, sous leur influence, multiplie encore aujourd’hui les tentatives pour identifier nazisme et communisme, et pour développer, en particulier dans les anciens pays de l’est, une véritable chasse aux sorcières contre les organisations et les individus qui ont participé aux anciens régimes, ou ne les dénoncent pas avec l’ardeur requise. En revanche, l’installation d’une extrême-droite en Pologne ne suscite aucun commentaire. (7) La dénonciation de l’expérience soviétique s’est faite au prix d’un travail sur la mémoire qui ne s’est pas contenté de l’histoire immédiate, en l’occultant partiellement ou en totalité, mais a prétendu revoir sur le même mode ce qui était censé engendrer le totalitarisme. (8) L’Histoire elle-même est devenue suspecte s’y est substitué un psychologisme qui, à travers quelques personnages illustres, leur intimité,  règle les comptes avec les contradictions, les tensions, les luttes d’une époque. Et la construction de l’Europe a pu être mythifiée en continent des Droits de l’homme, puisque doublement victorieuse du totalitarisme.

En fait cette double « victoire » contre le totalitarisme issu de son sein, permet au vieux continent de fonder une identité largement mythique de continent des Droits de l’homme et de la Démocratie. Mais cela masque le fait que le fascisme n’a jamais été éradiqué, et qu’il a été présenté comme l’œuvre d’un illuminé, voire être ignoré comme dans l’argumentaire de Vaclav Havel. Dès la chute du nazisme, il a fallu rassembler toutes les forces contre l’ennemi réel, le communisme, un ennemi désigné comme externe mais qui en fait est d’abord le mouvement ouvrier dans les pays européens, les luttes anti-colonialistes. On peut cependant penser que le stalinisme qui a subordonné toute l’action des partis communistes à la défense de l’URSS menacée a à sa manière contribué à ce rejet des luttes ouvrières, à minimiser leur apport à une véritable démocratie, à tous le progrès social dont elles étaient riches.

4. Mettre à plat le passé :

Et ce non par rapport aux autres, aux ganaches réactionnaires qui ont triomphé, mais par rapport à nous-mêmes. Dans son discours à l’Université du 17 novembre, Fidel Castro note que les communistes ne peuvent pas employer n’importe quel moyen pour arriver à leurs fins. Et il cite le pacte germano-soviétique comme l’exemple du moyen qui entraîne un discrédit durable. Mais on peut pourtant souligner que pacte germano-soviétique ou pas, l’URSS et les communistes sortent grandis de la guerre. En fait, ce pacte constituera pourtant un des thèmes à travers lesquels durant toute la guerre froide sera construit l’identification communisme nazisme avec celui du goulag identifié aux camps d’extermination nazis et traduit par une notion : le totalitarisme.

Incontestablement la manière dont on a limité la déstalinisation à quelques thèmes, le culte de la personnalité, la « brutalité » de Staline, loin de contredire cette propagande l’a crédibilisée. Comme elles ont donné corps à l’impossible engagement de l’intellectuel puisque tout pouvoir ne peut être que cynique, corrompu, en violation des principes sur lesquels l’intellectuel est censé s’engager et Jdanov là-dessus prétendant à une science bourgeoise et une science prolétarienne, venait donner des arguments..

Au fur et à mesure, que la crise de l’Union Soviétique se développait, sur fond de querelle sino-soviétique avec la Chine. Celle-ci développait la thèse des deux impérialismes, dont le plus dangereux était le soviétique, vu que l’autre était censé s’être effondré au Viet-Nam, et subissait une cuisante défaite en Afrique, alors même que comme nous l’avons vu il était déjà en état d’empêcher l’évolution de l’Amérique latine, de chercher dans ce laboratoire sanglant les recettes de sa propre crise. L’analyse du totalitarisme, qui avait été saluée comme une calomnie indigne, par rapport à l’histoire de la deuxième guerre mondiale, prenait plus en plus corps, l’invasion de l’Afghanistan, la longue guerre qui s’ensuivit, même si elle était financée par la CIA, même si les communistes afghans ne méritaient en rien l’image qui fut crée, même s’il portaient l’éducation des filles, la réforme agraire, se heurta à la même loi que rencontra Napoléon en Espagne, un peuple préfère la réaction autochtone aux missionnaires casqués et bottés. Non seulement parce qu’une invasion armée tue, détruit le pays, mais parce qu’un peuple ne peut pas s’identifier à une « réforme » qui n’a pas mûri en lui, surtout quand il s’agit de mœurs. L’Europe portait en son cœur, un socialisme non « autochtone », la libération était aussi conquête, avec les mêmes contradictions que celles de Napoléon.

Donc pour revenir au constat de Fidel Castro, le pacte germano-soviétique a fait partie des thèmes de la guerre froide, c’est la crise de l’URSS et son effondrement qui a crédibilisé cet acte « immoral ». Reprenons donc la critique du stalinisme, telle qu’elle s’est opérée dans la déstalinisation.

Lukàcs a analysé d’un point de vue théorique cette brutalité : « La tendance de Staline consiste à exclure partout dans la mesure du possible, l’ensemble des médiations, et à établir un rapport immédiat entre les faits les plus bruts et les positions théoriques les plus générales ». Le lecteur qui mentalement pense au goulag, se dit que cette tendance est un moindre péché, en fait l’un n’est pas étranger à l’autre. Et Lukàcs prend justement l’exemple du pacte germano-soviétique, il montre qu’il s’agit d’une manouvre tactique, et à ce titre justifiée par la situation, il s’agit de différer une attaque hitlérienne menaçante, que Chamberlain et Daladier après Munich auraient de fait soutenue. La tactique ne servait pas seulement à différer mais elle permettait d’anticiper sur une attaque de l’ouest après le pacte, en prévoyant que cela conduirait les démocraties occidentales à une alliance avec l’Union Soviétique qu’elles repoussaient. On peut dire donc que d’un point de vue tactique, Staline avait raison. Lukacs poursuit l’analyse en esquissant des prolongements importants sur la manière dont est conduite la déstalinisation qu’il ne poussera pas jusqu’au bout. Les conséquences stratégiques et théoriques tirées par Staline, explique-t-il, en furent funestes pour tout le mouvement ouvrier révolutionnaire. Staline accompagna le pacte germano-soviétique d’une analyse qui s’imposa à tous : il identifia la guerre entre Hitler et les démocraties occidentales à la guerre impérialiste de 14-18, en adoptant les mots d’ordre stratégique de Lénine à cette époque : l’ennemi est dans notre propre camp, transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. L’autorité du marxisme du temps de Lénine « reposait sur le sentiment général d’une unité dialectique entre la solidarité théorique, la fermeté sur les principes et la souplesse tactique. La nouvelle méthodologie de Staline amena de larges milieux qui n’étaient nullement toujours hostiles a priori au marxisme à ne voir dans les proclamations théoriques de Staline que des justifications souvent fondées sur des sophismes pseudo-théoriques dans bien des cas pour des mesures d’une validité souvent très éphémères. »

Lukacs, selon nous à juste raison, montre comment un choix tactique que l’on prétend imposer par un argument d’autorité théorique, en mobilisant l’appareil autour de sa défense et illustration et en l’imposant par une vulgarisation théorique aux masses, en fait est le chemin par lequel commence le discrédit, et la politique des communistes tend à apparaître comme une « idéologie »politiques comme les autres.

Les prolongements d’une telle analyse sont à peine esquissées, brièvement il note comment la période de Krouchtchev, qui prétend dénoncer le stalinisme, poursuit la même « méthodologie » avec la coexistence pacifique, et la dénonciation du stalinisme lui-même,. Chaque moment tactique prétend être une avancée stratégique et théorique du socialisme avec l’argument d’autorité et la mobilisation des appareils qui suivent. Si l’on ajoute à cela le fait que la plupart des dirigeants communistes du temps de Lénine étaient plus ou moins opposés à Staline, on mesure bien comment la transformation en théorie de tous les moments tactiques, avaient pour fonction à la fois d’éliminer les résistances à l’intérieur de l’appareil et de produire une vulgarisation pour les masses. On peut s’interroger sur la survie dans la débâcle de beaucoup de partis communistes européens aujourd’hui, son analyse montrerait le maintien de la méthodologie stalinienne au cour même de la débâcle et de la confusion. La condamnation de Cuba, son identification à l’URSS de Staline relève de la même « méthode » qui passe par la négation de « la figure concrète », en l’occurrence la résistance cubaine alors même que l’URSS s’est effondrée, par un pur et simple placage d’une situation antérieure sur la réalité d’aujourd’hui. A la différence près que le « dogme » n’est plus celui d’un mouvement révolutionnaire en proie à l’exaltation subjectiviste, l’esprit de sacrifice, mais celui imposé par les vainqueurs, et dans l’adoption duquel les dirigeants communistes voient la survie de l’appareil de plus en plus limité au personnel politique. Ce dogme économise une véritable réflexion sur l’influence réelle de la « méthode stalinienne » dans le PCF, l’outrance de l’analyse de l’expérience soviétique relève plus de l’abjuration que de la compréhension critique. Logiquement dans tous les cas elle se limite à un seul homme. On ne peut pas cependant analyser ce positionnement comme émanant de la seule volonté des dirigeants de certains partis communistes sans l’analyser dans le contexte politique de la contre-révolution en Europe, de l’absence de perspective qui frappe toute la gauche.

Si comportement immoral il y a, puisqu’il s’agit de « sauver les meubles », au prix du reniement d’un frère de combat, il s’agit bien sûr de « principes », de « valeurs », mais ceux-ci sont politiques, « universels », mais par le biais d’objectifs politiques. En quoi un tel comportement politique est-il nuisible à l’objectif, instaurer une société juste ? En quoi entraîne-t-il le discrédit sur le socialisme, et détruit-il de l’intérieur les communistes eux-mêmes, en quoi le reniement de Cuba crée une fois de plus l’identification entre socialisme et dictature, alors même que les communistes français tentent par ce reniement de s’en dégager. Les communistes français considèrent comme acquis cet éternel recyclage de la Guerre froide, ils n’analysent pas la situation concrète qui veut qu’alors que l’URSS s’est écroulé, Cuba résiste. Ils ont admis la morale des vainqueurs, la démocratie a triomphé, ils vont sauver non l’espérance socialiste, mais leur position dans le politico-médiatique, leur droit à ne pas disparaître du champ du consensus tel qu’il se construit en Europe. Ils prennent le fait brut, l’arrestation de « dissidents »tel que les médias le présentent et l’assortissent immédiatement des propositions théoriques les plus générales sur le caractère démocratique du socialisme. Ce qui leur permet par la même occasion en jouant sur le légitimisme de l’appareil de mettre hors jeu tous ceux qui s’inquiètent des conditions de la participation à un gouvernement avec des socialistes qui ont approuvé Maastricht et ses critères, le pacte d’Amsterdam, qui mènent au pas de charge les privatisations, tous ceux qui résistent à la mutation, à la destruction de l’organisation. Ce reniement ne fait que reproduire celui de l’expédition contre la Yougoslavie. Ce reniement de Cuba qui culmine dans le texte que nous avons cité, le rapport de Lefort à l’assemblée nationale, par lequel, la France dirigée par des socialistes et des communistes, accepte dans le cadre de l’Europe, pour garantir les droits de Total, de passer un compromis avec les Etats-Unis, avec une loi extra-territoriale qui a comme but réel l’anéantissement d’un peuple, en acceptant de mener un combat pour les Droits de l’homme à Cuba, combat impulsé par de vieilles ganaches réactionnaires comme Vaclav Havel, Aznar, et celle qui a déjà impulsé le dynamitage de la Yougoslavie, Madeleine Albreight. Le « deal » on le voit fonctionne sur le modèle du pacte germano-soviétique, justifié tactiquement pour sauver les restes de l’appareil, subordonné financièrement et électoralement au P.S., il s’assortit de conséquences considérables qui concernent moins Cuba que la France, elle-même, la capacité d’intervention du peuple français face à une situation qui ne cesse de se dégrader.

Les partis communistes européens, pris plus que tous les autres dans le dogmatisme stalinien, avaient quelquefois su témoigner de leur capacité propre à créer une confiance qui « reposait sur le sentiment général d’une unité dialectique entre la solidarité théorique, la fermeté sur les principes et la souplesse tactique. » mais ils n’avaient jamais failli à la défense des intérêts de leur peuple, ni à la solidarité internationale. La débâcle à la chute de l’Union Soviétique, n’a pas été seulement l’effet de facteurs externes, mais aussi interne. Il n’y a pas de ressentiment à avoir par rapport à cela, mais si l’on veut construire une perspective politique, se rassembler, il faut aller au bout de l’analyse, parce qu’elle ne concerne pas que les communistes, c’est toute la gauche, l’extrême gauche, qui s’est construite sur les bases de l’affrontement de la Guerre Froide, c’est toute la gauche qui a subi la débâcle. Comme en témoigne l’accélération du ralliement aux politiques néo-libérales, c’est toute la gauche qui a perdu ses perspectives.

Et c’est aussi à ce titre que doit s’opérer la critique de la première expérience socialiste, bien mesurer les obstacles sur lequel elle a chutée et peut-être alors aboutirons-nous à ce constat de Fidel Castro : le socialisme peut disparaître, nos ennemis ne peuvent rien contre nous, c’est de nous même que viendra la disparition. Avec la grande question : pourquoi et comment un peuple considère-t-il qu’il n’a plus rien à défendre ? Cuba est assiégée encore et plus que l’URSS l’était, mais l’île n’en tire pas les mêmes conséquences que le stalinisme et les prolongements de sa méthode jusqu’à la fin, y compris avec Gorbatchev, comme nous le verrons. Si affaiblissement il y a, c’est un affaiblissement interne.

Constater l’état de débâcle et de confusion idéologique dans laquelle se trouve l’Europe, la France en particulier, le ralliement de fait au néo-libéralisme, c’est à la fois bien mesurer les effets d’une propagande, mais aussi en quoi et pourquoi cette propagande peut-elle entraîner sinon la conviction du moins la démobilisation. Au titre de la propagande, notons non seulement le passé historique de l’Europe, la lutte prioritaire contre le communisme, la non éradication du fascisme, et aujourd’hui la mobilisation médiatique autour des fondamentaux : l’adhésion au néo-libéralisme, l’alliance stratégique avec les Etats-Unis.

5. Jdanov n’était qu’un amateur :

Car la critique des effets du stalinisme, critique de gauche révolutionnaire, de ce que l’on peut considérer comme « un dogmatisme sectaire d’Etat », selon là encore Lukacs, ne doit pas nous masquer que d’un point de vue idéologique, Jdanov n’est qu’un amateur et nous renvoyons nos lecteurs à un livre récemment traduit en Français de Frances Stonor Saunders, qui montre comment la CIA a utilisé la culture, les intellectuels dans « le combat contre le communisme ». (9) La CIA s’est transformé en Mécène d’une prodigalité à faire pâlir d’envie ceux de la Renaissance. Au cour de ce programme se trouvait le CCF (Congress for Cultural Freedom) dirigé de 1950 à 1967 par un agent de la CIA, Michaël Josselson. 35 pays étaient concernés, avec dans chacun une dizaine d’employés. Il publiait des revues prestigieuses, possédait son propre service de presse, son propre service cinématographique, organisait de grandes conférences internationales et récompensait intellectuels et artistes par des prix prestigieux et grassement rémunérés.

Si l’Europe était sortie exsangue de la guerre, dans le domaine culturel comme dans d’autres, l’aide économique fut le cheval de Troie. Les intellectuels étaient aussi affamés que les autres. Le programme avait pour objectif d’arracher à l’influence du marxisme et du communisme, les intellectuels européens. En effet pacte germano-soviétique ou pas, l’URSS, les communistes en général ressortaient grandi de cette guerre, leur héroïsme, le prix qu’ils avaient payé multipliait les ralliements, mais leurs moyens financiers étaient sans commune mesure avec les Etats-Unis dont l’économie avait été dopée par la guerre.

Mentir pour le bien des peuples, n’est pas une invention des néo-conservateurs. En 1947, Georges Kennan, le concepteur du plan Marshall parlait déjà « du mensonge nécessaire » en tant que fondement de la diplomatie nord-américaine : il s’agissait déjà de « défendre la vérité en recourant au mensonge, la vérité par la manipulation, la liberté par la plus impitoyable des oppressions et la nécessaire « ouverture »d’un régime par des opérations secrètes et sournoises. On ne peut s’empêcher de penser que cette définition est encore celle mise en œuvre à propos de Cuba, mais en fait si l’île reste un cas exemplaire, elle est loin d’être seule. Mais revenons à l’Europe, pour en marquer la spécificité. La guerre, l’intervention de la CIA, s’est surtout présentée comme une guerre culturelle, idéologique, assortie de financements somptueux et de notoriété garantie, elle-même source d’un certain confort. Le tout sur un fond de prospérité retrouvée, et comme nous le verrons l’entrée dans la période connue sous le nom des « Trente glorieuses ».

Les peuples européens et leurs intellectuels n’ont pas la même expérience des menées de la CIA, que celle vécues par les peuples du Tiers-monde, en particulier en Amérique latine, pour ces derniers cela signifie meurtres, tortures, déstabilisation des gouvernements populaires, assassinats des dirigeants et massacres. Pour les Européens, la CIA a mené une guerre culturelle qui a fait des heureux sur fond d’une prospérité générale. Ceci explique que quand, comme nous l’avons fait dans DE MAL EMPIRE, nous démontrons par une citation de Robert Ménard lui-même qu’il est appointé non seulement par l’Europe, mais par la NED, une filiale de la CIA, outre la censure qui frappe ce livre (10), ce fait indiscutable se heurte à une sorte de désintérêt « bof ! Encore les théoriciens du complot qui voient la CIA partout ».

Pourtant la CIA a agi et il est plus que vraisemblable qu’elle continue à agir, et pas seulement par le pion Robert Ménard. Pendant la guerre froide, la CIA, nous montre Frances Saunders a embauché des socialistes et des ex-communistes. Koestler en fut le stratège et il fit partager à la CIA son idée : « La meilleure manière de lutter contre le communisme était de recourir aux services d’anciens communistes : « des personnes déçues par le communisme mais qui étaient restées fidèles aux idéaux du socialisme ». La Grande Bretagne fut leur tête de pont avec Georges Orwell qui outre ses œuvres, dressa la liste complète de ses anciens camarades du parti. Notons que les intellectuels nord-américains manifestèrent souvent une intégrité et un courage exemplaire. Le livre dresse la liste des ralliements et montre que la quasi-totalité des revues « radicales » et de « gauche » étaient financées par la CIA. Cela allait de Partisan Review aux Etats-Unis à Transition en Ouganda. La totalité des périodiques universitaires et culturels en provenance des Universités nord-américaines furent soutenues par la CIA par le biais de fondations qui servaient de façade. (11) On encouragea au même titre la « création anti-communiste » que la « création non politique ».

L’auteur analyse comment à cause de la guerre du Viêt-Nam, ce système vole en éclat, comme surgit une nouvelle gauche radicale aux Etats-Unis, les prébendés se taisent.

C’est pourquoi, il nous semble que si l’on veut apprécier l’expérience socialiste, il faut retourner à la fin des années 60, à cette montée d’un mouvement « radical », mais pour cela il faut y compris déconstruire l’image de mai 68, telle qu’elle a été bâtie par un courant libéral libertaire, dont le journal Libération est une illustration exemplaire. Il faut resituer ce mouvement dans un contexte international qui lui donne sens. Non seulement mai 68 en France, n’a pas été seulement un mouvement libertaire dont le slogan aurait été « Jouissons sans entrave », limité aux seuls étudiants, la France a été bloquée par les grèves ouvrières et à la suite de ce mouvement le salaire minimum a connu une hausse de 35%, la section syndicale d’entreprise a été créée. Mais ce mouvement se situe dans un contexte international qui témoigne à la fois de l’ampleur des possibles et nous amène à nous interroger sur l’impossible rencontre, le reflux, et le triomphe de l’impérialisme. Pourquoi le socialisme tel qu’il était, en tant que première expérience, a-t-il été incapable d’en prendre la tête ? Mais l’exemple de ce que l’on a fait de mai 68, un roman dévergondé pour adolescents petits bourgeois en goguette, les films qui se multiplient dans cette optique, a effacé non seulement le prolétariat français, mais aussi à la même époque toute la vaste montée des pays du sud vers l’indépendance, l’égalité, la souveraineté. Ho ! Ho !Ho Chi Minh ! criaient les étudiants à Paris, mais aussi à Berlin.

6. Reprendre l’analyse et la mener jusqu’au bout :

Les germes de ce que nous vivons aujourd’hui en Europe remontent loin sans que jamais rien n’ait été élucidé, tout se ramenant à la divine surprise de l’effondrement de l’Union Soviétique. Les cadavres de la guerre froide et de toutes les divisions pourrissent au milieu de nous, nous empêchent et c’est leur fonction, de penser la nouveauté de la période, la nature des rassemblements à opérer.

Il faut retrouver des périodisations, et à l’intérieur des moments charnières, à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale l’antagonisme dure de 1947 à 1991 où il y a « écroulement », même si la guerre froide s’arrête officiellement en 89, par la rencontre de Malte, où Gorbatchev remet déjà à Bush père vainqueur, l’Allemagne de l’est, et le Nicaragua. Mais la guerre froide, elle-même n’empêche pas l’évolution de la planète, si l’Europe est plus ou moins figée, il y aura des « révolutions », par exemple celle des œillets au Portugal, mais c’est sur fond de décolonisation car ce qui bouge réellement est hors de l’Europe, l’indépendance de l’Inde en 47, toute la décolonisation africaine, l’Europe perd pied, la révolution cubaine en 59 se produit hors du glacis, dans le contexte de ce mouvement du Sud.  La Révolution cubaine conserve néanmoins un caractère d’exception, puisque partout ailleurs en Amérique latine, les Etats-Unis réussiront grâce à des assassinats de dirigeants comme Allende, l’installation de dictatures sanglantes à bloquer l’évolution du continent. Quand on analyse aujourd’hui l’ONU, beaucoup d’institutions internationales, on ne peut pas limiter son histoire à celui d’un affrontement au Conseil de sécurité entre l’URSS et les Etats-Unis, il y a toute l’émergence du sud, avec la revendication à un Nouvel Ordre International. Si Castro dit que l’effondrement du socialisme est due pour sa majeure partie à la querelle sino-soviétique, c’est parce que cette querelle empêche le développement d’un autre type de mondialisation égalitaire, orientée vers le développement dont sont justement porteurs les pays du sud durant cette période. Parce que s’il existe cette querelle, c’est parce que la base de la démocratie l’égalité, le caractère populaire et autochtone de cette démocratie socialiste, n’a pas été développée, contredite même. Alors même que l’URSS fournissait une protection essentielle, aidait matériellement, elle assortissait son aide d’un blocage de ce que nous définissons en empruntant le concept de Périclès comme « autochtone », mais qui signifie simplement que les peuples s’engagent contre ce qui freine réellement la justice sociale, la paix et la solidarité à laquelle ils aspirent à partir de leur propre histoire, des obstacles spécifiques auxquels ils sont confrontés. L’URSS apporte une aide, alors que les Etats-Unis n’arrivent à conserver des positions qu’au prix de massacres sanglants, en Amérique latine mais aussi en Indonésie, la bataille que mène le Viêt-Nam prend alors un caractère exemplaire.

Affirmer comme le fait la Chine à cette époque que l’URSS est un impérialisme plus dangereux que les USA, ne paraît pas crédible, il s’agit d’une erreur dogmatique qui aura elle aussi ses conséquences, en particulier l’affrontement sur le terrain du Tiers-Monde, l’aide de fait apportée aux Etats-Unis et qui ira jusqu’à l’invasion du Viêt-Nam. Néanmoins la Chine manifeste sans doute quelque chose de bien réel et qu’elle refuse, la domination fut-elle paternaliste ou sous la forme du modèle, la mobilisation autour d’intérêt d’Etat et plus un projet révolutionnaire socialiste.

Qu’est-ce qui a brisé l’élan, non seulement celui de cette mondialisation égalitaire, mais souveraine et qui a fini par aboutir au résultat que les peuples de l’URSS n’ont pas résisté à la contre-révolution parce qu’il n’y avait plus rien à sauver ? Comment les peuples d’Union Soviétiques capables d’un tel héroïsme face au nazisme ont-ils pu accepter la désagrégation de l’URSS, la plus terrible des vagues contre-révolutionnaire qui se puisse imaginer ? Comment les partis communistes d’Europe ont-ils pu entrer dans une telle débâcle ? Alors qu’une dizaine d’années auparavant, sur fond de la guerre du Viêt-Nam naissaient partout, en particulier aux Etats-Unis, mais aussi au Japon, en Europe, des mouvements radicaux qui réclament un changement de société et que les revendications ouvrières obtenaient d’importants succès ?

Il existe des analyses issues des forces révolutionnaires, celle de la Chine sur les deux impérialismes, celles des Trotskystes sur l’émergence d’une nouvelle classe sociale, la bureaucratie qui se serait emparée de l’Etat. Sur ce point l’analyse la plus crédible reste celle de Lénine, « nous sommes un Etat socialiste à déformation bureaucratique ». Les analyses trotskystes posent une série de problèmes : le fait que l’Etat soviétique étant ce qu’il était, on ne voit pas très bien en quoi Trotsky présentait une garantie par rapport à Staline. Mais même sans rentrer dans des hypothèses de ce type, il y avait bien un Etat socialiste, c’est si vrai que pour que naisse non pas une classe de bureaucrates, mais une classe capitaliste, pour qu’elle réalise son accumulation primitive, il a fallu démanteler cet Etat, l’URSS elle-même, et le parti communiste, quel que soit l’état de délabrement et d’incurie auquel tout cela était parvenu, le capitalisme ne pouvait s’installer qu’en détruisant tout cela. Même incrédulité en ce qui concerne l’internationalisation des révolutions, l’ignorance de la base autochtone. Mais tout cela suppose une réflexion, un dialogue, non pas seulement sur le passé, mais sur les leçons que nous devons en tirer pour affronter les tâches du présent. Mieux si l’antagonisme communistes, sociaux-démocrates, est un pur produit de la guerre froide, complètement ossifié par des enjeux dépassés, il serait logique non pas de refaire le congrès de Tours à l’envers, comme si rien ne s’était passé, mais de partir encore des tâches à accomplir.

Il est évident que dans le contexte de l’Europe actuelle, tout cela est impossible parce que chacun y défend une rivalité concurrentielle sans véritable objectif transformateur. Et purement électoraliste, où le groupuscule joue sa survie dans le champ politique. L’égalité, la démocratie poussée jusqu’au bout y sont moins que jamais d’actualité.

Ce qu’on imaginait de la défaite, de la victoire de la contre-révolution, c’était par exemple les lendemains de la Commune, c’était la répression, le 100.000 victimes de Paris, la déportation en Nouvelle Calédonie, les Républicains espagnols fuyant devant les fascistes, mais pas ça ! Le socialisme s’est effondré sur place, comme les tours HLM, construites pour que les ouvriers accèdent au soleil, à une salle de bain, et que l’on considère aujourd’hui comme l’origine de taux les maux dont souffrent les banlieues. Le socialisme ne s’est pas défendu, mais ses dirigeants ont évité l’ultime déshonneur de tirer sur la foule qui criait : « Nous sommes le peuple, puis on a crié, nous sommes un peuple ! » Les problèmes étaient résolus, l’Europe entrait dans une ère de paix.. Nous entrions dans une ère de guerre généralisée, mais comme on nous a supprimé le service militaire, même la guerre est devenue un spectacle. Celui auquel nous avons eu droit en annonçait d’autres, le faux charnier de Timisoara pour dénoncer « les crimes du socialisme », et l’omerta totale sur les trois mille morts du Panama. La guerre du Golfe fut le Tchernobyl de l’information pour éviter les soubresauts d’indignation de la guerre du Viet Nam. Nous en sommes restés là, il s’agissait d’interdire l’analyse, d’anéantir toute mémoire, la critique était celle du vainqueur. Il suffit encore d’un mot : « On sait où cela mène ! »

7. Le temps de la Contre-révolution :

Ce qui parait avoir triomphé et que traduit le refus de « l’engagement », ce constat du déclin, c’est non seulement le projet culturel lancé par la CIA qui confond art et création « non politique » et anticommunisme dans la catégorie de ce qui est acceptable, relève d’un consensus, et disqualifie le marxisme, toute pensée rebelle contre l’ordre existant, toute tentative de récréer une totalité cohérente. A cela est substitué une exaltation de la subjectivité, une conscience faussement tragique de l’impossibilité de changer le monde, une méfiance instinctive pour le peuple, la fausse notion savante de « populiste » n’est qu’une manière d’insulter tout ce qui est populaire. L’appel à l’autorité, l’interprétation des valeurs progressistes en terme « réactionnaire »n’est qu’un avatar de cette acception d’une conception aristocratique et de la légitimation des inégalités sociales. Mieux sous une forme capricieuse de la transgression des tabous, devenu preuve de la rébellion et de l’affranchissement de toutes les aliénations totalitaires autant que des dogmes religieux, seront rejoués au profit de la fin de l’Histoire, des fragments épars des grands enjeux philosophiques, y compris l’éternelle justification de la liberté réduite à celle de l’élite. Et si l’on ne peut plus mener les peuples ni par l’espérance religieuse, ni par celle d’un monde meilleur sur la terre, il faut y substituer la crainte, le divertissement et la consommation. C’est-à-dire substituer à l’avenir la loi du marché et le spectacle d’un monde hostile et menaçant. Si comme nous l’analysons dans le chapitre suivant, l’inquiétude générale sur l’avenir des enfants, a des fondements bien réels, au vu de ce à quoi sont confrontés les jeunes générations, il s’y substituera un « jeunisme » où cette jeunesse deviendra un objet publicitaire ou au contraire le visage de toutes les craintes, et où le fait divers pédophile, comme dans M le Maudit, deviendra en fait l’incarnation de cette inquiétude pour le transformer en pathos impuissant.

Règne aujourd’hui en maître dans le monde intellectuel médiatique, le refus de toute cohérence considérée comme totalitaire, et le refus parallèle de tout « engagement ». Celui-ci, selon ces « intellectuels » ne pouvait au meilleur des cas jadis qu’engendrer une auto-censure, voir du masochisme, catégorie proche de la « conversion » dans laquelle on a enfermé l’adhésion communiste et « la discipline » d’un Aragon, d’un Lukàcs. N’a jamais été interrogée en revanche la manière dont un tel engagement les a aidé à affronter des choses insupportables et qui se sont encore aggravée aujourd’hui, la guerre, le militarisme impérialiste, l’oppression des humbles, le racisme, mais aussi la marchandisation de l’art. Comme on a refusé de voir qu’il y avait là également un choix intellectuel qui en privilégiant la cohérence, leur permettait de donner sens à une esthétique devenue éthique, des contenus qui remontaient en forme. L’affaire est jugée, classée : « on sait où cela mène ».

Si le « débat », médiatiquement limité, dénonce le déclin d’un monde individualiste, consumériste, d’une nation incapable de se rassembler autour de grands objectifs, on ignore lesquels, sinon la reconnaissance du génie de l’idéologue, ou le retour à des valeurs qu’ils ossifient, il existe des réseaux souterrains qui parfois remontent à la surface à la manière des grenouilles sautant un instant hors du marais conformiste. Je ne me moque de personne, je me sens moi-même cette grenouille, surtout si l’on considère que la plus féroce des censures vient de la direction de l’Humanité et de la presse communiste qui si elle ouvre volontiers ses colonnes aux anciens dirigeants communistes devenus membres du Parti socialiste, les interdit à ceux qui osent parler de socialisme, en appeler à une véritable critique de l’expérience.

On aimerait entendre la voix d’un Pasolini. Ou d’autres qui diraient qu’il ne s’agit pas d’individualisme positif, mais d’une difficulté pour le sujet à ce que constituer sans appartenance collective, à travers les seuls modèles consuméristes et le spectacle. Que ce vide est justement celui du capitalisme dans sa phase néo-libérale. Slavoj Zizek tente de redéfinir l’engagement en montrant que le dédain post moderne pour les grandes causes, « la subjectivisation n’est pas la disparition de la réalité objective, mais la disparition de notre subjectivité elle-même, sa transformation en caprice dérisoire, alors que la réalité sociale, elle continue à exister. » Où faut-il que nous en soyons pour nous sentir revigoré parce que quelqu’un affirme que la réalité continue à exister. Mais, il s’agit d’une apparition « savante », dans un langage hermétique, alors que l’idéologue du déclin, sous ses différentes formes exerce son magistère sur tous les plateaux de télévision.

Alors que c’est toute notre capacité à vivre ensemble dont il est question.

Un exemple concret, comme nous le verrons depuis plus de quarante ans les Cubains se débattent dans les pires difficultés, se nourrir, se loger, n’a rien d’évident. Le gouvernement cubain manifeste cependant une solidarité avec les peuples opprimés sans aucun équivalent dans le monde, ils envoient des médecins non seulement dans les Caraïbes, dans l’Amérique latine, en Afrique, mais dans le lointain Pakistan où ils assurent à eux seuls 73% des soins des victimes du séisme, leurs laissent des hôpitaux de campagne et ramènent des amputés pour les équiper d’une prothèse. (3) Ils accueillent les enfants de Tchernobyl, forment des milliers de jeunes gens. Actuellement des hôtels de la Havane sont remplis de misérables de toute l’Amérique latine, transportés et nourris par les soins du Venezuela, ils sont soignés par les médecins cubains qui leur rendent la vue. Ce n’est plus de la générosité, c’est de la prodigalité. Et bien malgré leurs difficultés, il n’y a pas un Cubain pour protester contre ces actions de solidarité, dénoncer leur coût. En Europe et en France, non seulement l’extrême droite s’insurgerait, quelques charmants individus aux crânes rasés brûleraient les hôtels, mais il se trouverait y compris à gauche des gens pour reconnaître que « nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ». En revanche, nous ignorons superbement la manière dont nos transnationales se conduisent, sans parler de la mission civilisatrice de l’armée française en Afrique. Les Cubains en tant qu’individus ne sont ni pires, ni meilleurs que nous, il existe simplement une éducation à des valeurs qui font aujourd’hui défaut chez nous. Quand mi-stupéfaits, mi-ironiques, mes amis cubains ont appris qu’en France, nous avions laissé mourir de déshydratation 15.000 vieillards en un seul été, ils m’ont déclaré : « si cela c’était passé à Cuba, si nous avions laissé mourir ainsi disons 3000 vieillards, nous aurions été envahis pour raison ’humanitaire’. Mais une telle chose est impensable à Cuba. » Ce à quoi je leur réponds : « Est ce que vous croyez que nous sommes nés ainsi ? » Oserai-je affirmer que nous ne souffrons pas d’une épidémie de manque de tendresse généralisée, nous donnerions au contraire plutôt dans le pathos du fait divers, mais nous souffrons d’une absence d’éthique collective, du particulier à la puissance publique. Disons tout de suite que ceux qui cherchent à nous culpabiliser à titre individuel, pour mieux exalter leur propre tragique personnel, se donnent la bonne conscience du rebelle mais nous ne indiquent en rien le moyen d’en sortir. Car cette conscience du vivre ensemble, de la solidarité, se construit dans un projet historique, dans une élévation générale de la conscience politique.

Si le citoyen européen hier est apparu comme repu, villageois satisfait de l’état de sa cagnotte, il n’en est pas de même aujourd’hui. On peut même considérer que le Non à la Constitution des Français manifeste à la fois la réalité de l’Europe, « un agrégat de peuples désunis » et une forme d’insurrection. C’est-à-dire du refus d’une tyrannie de fait qui leur impose une violation des raisons du « vivre ensemble », la recherche de sécurité et l’égalité comme base des droits et des devoirs. La question de l’émergence du « socialisme » se pose à partir non d’une doctrine, d’un modèle, mais bien à partir de cette situation.

Pourtant tout n’est pas noir, après ces vingt années de plomb, ne sommes-nous pas un peu dans la situation dont le théâtre de l’ex- RDA faisait état à la veille de la chute, Heiner Muller mais aussi C.Hein avec ses chevaliers de la Table Ronde. Ce dernier constatait que « le Graal était un héritage dont plus personne ne voulait mais " seuls les animaux pouvaient se passer du Graal parce qu’ils ne savaient pas qu’ils étaient mortels ". Interrogation que Eric Hobsbawn, le britannique, reprend dans ses mémoires (13). Le temps des rébellions n’est pas aussi éloigné qu’il y paraît, même si elle n’engendre vu l’état de la société qu’un désespoir sincère ( 14) et des tendances messianiques ou des mouvements d’humeur collectifs qui paraissent sans lendemain.

Eric Hobsbawn, l’historien britannique, qui est aussi européen, dans ses mémoires qui sont celles de l’espérance socialiste, du nazisme, (Franc-tireur. Autobiographie, publiées en français chez Ramsay . Paris 2005. p183) reprend à son compte le propos de Hein, le dramaturge est-allemand : « Tard dans les années quatre-vingt, presque à la fin, un dramaturge est-allemand écrivit une pièce intitulée Les chevaliers de la Table ronde. Quel est leur avenir? Se demande Lancelot. " Le peuple dehors ne veut plus entendre parler du graal et de la table ronde... Il ne veut plus croire en notre justice et en nos rêves... Pour le peuple, les chevaliers de la Table ronde sont un groupe de fous, d’idiots et de criminels." Croît-il encore au Graal, lui ? "je ne sais pas dit lancelot, je ne peux pas répondre à cette question. Je ne peux dire ni oui, ni non..." Il est possible qu’ils ne trouvent jamais le Graal. mais le roi Arthur n’a-t-il pas raison quand il dit que ce qui est essentiel, ce n’est pas le Graal, mais sa quête? "Si nous renonçons au Graal, nous renonçons à Nous même." Seulement à nous-mêmes? L’humanité peut-elle vivre sans les idéaux de liberté et de justice, ou sans ceux qui leur vouent leur vie? Ou peut-être même sans le souvenir de ceux qui le firent au XXème siècle? (P.183) Heiner Müller, un autre dramaturge est allemand n’a cessé d’inviter à réfléchir sur l’expérience de l’échec tout en affirmant que l’utopie, provisoirement au tombeau, " brillera peut-être une fois de plus quand le fantôme de l’économie de marché, qui remplace le spectre du communisme, montrera aux nouveaux clients son épaule froide, et aux libérés le visage de fer de la liberté. " Faire référence à Heiner Müller, c’est aussi mettre l’Europe devant ses responsabilités. Cet auteur, dans la forme métaphorique et sarcastique qui était la sienne (15 ), n’a pas cessé de dénoncer la responsabilité de l’Allemagne dans l’échec du socialisme, puisque ce pays a préféré le nazisme à la responsabilité historique qui était la sienne de construire le socialisme, elle en a laissé le soin à « un empire asiatique barbare » solitaire. Quand l’on mesure comment aujourd’hui l’émergence du socialisme intervient dans des pays du tiers monde, en proie aux pires difficultés, celles du sous développement, celles de l’hostilité meurtrière de l’impérialisme et que nous, peuples du monde développé, nous laissons une fois de plus naître le socialisme dans de telles conditions, quand les intellectuels renoncent à « l’engagement », ne serons-nous pas une fois de plus capables d’accepter le fascisme plutôt que de trouver des ressources en nous-mêmes comme le fait l’Indien des Andes ? Dénoncer la responsabilité morale n’y suffit pas, il faut s’interroger sur ce qui dans le monde développé interdit la transformation et produit en ultime recours le fascisme. La réponse n’est pas dans l’élaboration de dossiers technocratiques, ni dans le désespoir sincère, il est dans la possibilité de retrouver la voie d’une compréhension qui débouche sur l’action transformatrice des peuples.

Si le socialisme doit solder ses comptes, ceux-ci ne se limitent pas à l’histoire de l’Union Soviétique, en Europe, cela passe également et surtout par la manière dont la gauche et les communistes ont agi dans la débâcle. Par exemple, le fait que l’extrême-gauche n’ose même plus parler de nationalisation, relève-t-il de l’échec du socialisme ou de la manière dont été menées par la gauche les nationalisations dans les années 80, suivies par les mêmes d’une vague de privatisations ?

Cuba a « bénéficié » d’un traitement exemplaire parce qu’il représentait deux cibles à la fois, le passé et l’avenir, le lieu où un présent authentique, celui d’une résistance permettait de solder les comptes avec le socialisme, autrement qu’en acceptant de passer sous les fourches caudines du vainqueur. Parce que cette résistance était survie, pas proclamation, il ne s’agissait pas de s’envelopper dans un drapeau rouge en chantant l’internationale, à deux ou trois dans une salle de café enfumé en vitupérant l’époque, mais bien d’actes, de choix politiques, il s’agissait d’entrer de plein pied dans le nouveau monde, sans protecteur, et donc de guetter l’émergence, de le favoriser. Ce qui fait qu’aujourd’hui Fidel Castro peut dire à Ignacio Ramonet : nous allons créer une société totalement nouvelle. Cuba a des réalisations impressionnantes, mais ce n’est pas « le modèle », cette société parfaite, ce paradis perdu que le militant communiste imaginait, elle affronte des difficultés incommensurables, et tente d’y faire face. Il n’y a pas un discours plus critique sur Cuba que celui prononcé par Fidel Castro, le 17 novembre 2005 à l’Université. Cuba n’est pas la Mecque du socialisme qui envoie des consignes aux révolutionnaires du monde entier, comme nous le verrons, les Cubains aident mais ne jugent personne. Dans le fond ils sont très proches de ce que les Français et d’autres partis communistes ont tenté de définir et qui a été pris dans la débâcle : un socialisme autochtone, conforme à la tradition des peuples, et qui correspondrait aux tâches qu’ils se proposent de résoudre pour construire une société juste et libre.

L’île a subi, comme tous les vestiges du bolchevisme, quelque chose de l’ordre de la pratique des anciens romains, qui ne se contentaient pas de détruire jusqu’aux fondements de Carthage, ne laissant plus pierre sur pierre, mais répandaient du sel sur la terre pour éviter que rien ne repousse. Le traitement appliqué à l’ex-Yougoslavie et qui est tenté sur l’URSS, une désintégration, justifiée par un recyclage des thèmes de la guerre froide devenus doctrine totale.

De surcroît comme Cuba résistait, et le faisait au nom des peuples du sud, de l’Amérique latine, en refusant la dépendance coloniale, le néo-libéralisme, elle constituait à ce titre un mauvais exemple, la crainte de la toujours possible émergence du socialisme comme revendication égalitaire, liberté politique pour chaque peuple de maîtriser ses ressources. A ces titres Cuba a inauguré avec un blocus extra-territorial, la stratégie hors limite, qui allait être désormais celle de l’Empire.

En condamnant Cuba, la gauche mais aussi les communistes se pliaient à l’analyse de vainqueurs, en anticipaient les volontés et contribuaient à l’absence de perspective, face aux problèmes de plus en plus graves de leurs propres peuples.

Car la véritable nouveauté de la période de plomb qu’ont été les vingt ans de néo-libéralisme, n’ont pas été seulement l’effondrement de l’URSS, mais l’atonie générale des luttes sociales, c’est ce qui est justement en train de changer, la réalité qui continue à exister malgré le triomphe du subjectivisme et cette réalité, à l’inverse de celle des trente glorieuses, est celle de l’approfondissement d’une crise, du caractère insupportable des politiques mises en œuvre, et pas seulement en Amérique latine. Face à cela si l’alternance sans alternative n’y suffit plus, il faudra bien inventer des solutions, changer tout pour que tout demeure en place. Et nous risquons de nous retrouver dans la situation de Nanni Moretti, venant présenter son film à Cannes sur Berlusconi, le film étant en porte à faux puisque Berlusconi a été battu, et pourtant la situation étant identique, avec les mêmes cherchant l’union sacrée néo-libérale. Non, les troupes italiennes se retiraient d’Irak.

Notes

(1) Il suffit de considérer l’Espagne voisine pour mesurer à quel point la question républicaine et celle de l’autonomie des régions s’interpénètrent. A la fin du franquisme, une unité fictive a été imposée sous couvert du choix monarchique, l’amnistie a permis de maintenir un appareil franquiste tout en faisant du monarque la garantie démocratique.

(2) Les forces les plus réactionnaires tentent d’imposer une définition de l’Europe comme le continent chrétien.

(3) Le président du Pakistan, le général Pervez Musharraf, que l’on ne peut pas considérer comme un adepte du socialisme, a fait le 26 mai 2006 ses adieux à Bruno Rodriguez, premier vice-ministre du MINREX et chef de la mission d’Etat cubaine, lors d’une rencontre au siège de la présidence et à laquelle ont participé d’autres dirigeants de la brigade médicale de l’île. Musharraf a remercié le peuple cubain et le président Fidel Castro Ruz, pour l’aide de solidarité, le don de 32 hôpitaux de campagne complets et l’offre de 1 000 bourses pour que des jeunes des régions touchées par le tremblement de terre et disposant de faibles revenus, étudient à Cuba. De son coté Bruno Rodriguez a informé le président Muharraf des résultats des travaux du contingent Henry Reeve durant les sept mois de séjour dans les régions les plus affectées par le séisme du 8 octobre 2005.Il a dit que les médecins cubains avaient soigné 1 743 244 patients dont 856 268 femmes et que 802 282 avaient reçu des soins sur le terrain. 14 506 opérations ont été réalisées, 10 83 patients ont été soignés et hospitalisés, et 166 262 patients ont bénéficié de la physiothérapie et de la rééducation.

(4) L’ineffable Alexandre Adler, dont la prétention à tout savoir frise souvent le ridicule, s’est illustré une fois de plus lors de l’anniversaire du débarquement en Normandie. L’esprit d’innovation nord-américain avait ainsi, selon lui, apporté les ports artificiels Mulberry, invention britannique, le système Enigma d’interception des communications allemandes, système offert par la France aux Britanniques en 1939. L’avantage avec Alexandre Adler c’est qu’avec l’information dont il fait état, on peut être assuré qu’il se trompe toujours. Ainsi en ce moment, il table sur l’assassinat du dirigeant iranien par ses proches.

(7) Rien n’illustre mieux le deux poids deux mesures que la décision de la Comédie française de retirer de son répertoire et de l’affiche la pièce de Peter Hancke, parce qu’il s’est rendu à l’enterrement de Milosevics. Alors qu’il est considéré comme indigne d’un intellectuel de faire référence aux engagements d’un Céline, d’un Heiddeger et surtout de lire leur œuvre à cette lumière de leur engagement.

(8) Tout y est passé, à commencer par la Révolution française, en passant pas les philosophes coupables d’avoir nourri le marxisme. Alors même que mettre en cause Nietzsche, considérer que son « surhomme » n’était pas étranger à l’idéologie nazie, et que l’on ne pouvait pas considérer que seule sa stupide sœur avait pu autoriser des emprunts, était considéré comme un crime. Lukacs lui-même, avec des arguments pourtant irréfutables, s’est heurté à une telle censure.

(9) Frances Stonor Saunders. La CIA et la guerre froide culturelle. Ed. Denoel, collection Impacts. 2006.

(10) Un des auteurs du livre Maxime Vivas a mené contre RSF et son dirigeant autoproclamé Robert Ménard une lutte qui a fini par payer au point que Métro, le journal gratuit tiré à 800.000 exemplaires a fini faire état de cette information après Politis. On ne peut en revanche que constater la manière dont la presse communiste, au premier rang de laquelle l’Humanité a accordé son soutien total aux menées suspectes de cet individu, a accueilli ses « informations » sur la répression des « journalistes » à Cuba, faux journalistes mais véritables appointés par la CIA, et après une période de vertueuse hostilité et reportages débiles sur Cuba, pratique désormais un silence total, voire une censure qui frappe en premier lieu nos livres, sur tout rétablissement des faits. C’est la « méthode de Staline » qui est mise au service d’un anti-stalinisme de surface.

(11) Parfois alors même que les intellectuels restaient contestataires, et en sociologie, nous connaissions tous cet exemple d’un centre de recherche très progressiste qui par amour des guérilleros, n’a cessé de multiplier les études sociologiques sur les guérillas en Amérique latine, et envoyaient leurs rapports à leur bailleurs de fond, qui par le biais d’une fondation n’était autre que la CIA. Cette expérience plus une formation politique dans l’ancien PCF, m’incitent toujours à m’interroger sur ce que je peux ou ne peux pas dire sur Cuba.

(12) Lukacs. Ouvres choisies. Préface de Claude Prévost. Editions sociales. 1983.

(13) Eric Hobsbawn Franc-tireur. Autobiographie, publiées en français chez Ramsay . Paris 2005. p183 Slavoj Zizek. La marionnette et le nain. Seuil. 2006.p.55

(14) Chacun de nous à le souvenir de ce film du néo-réalisme italien, où Marcelo Mastroiani est un révolutionnaire « professionnel », en fait un clochard tuberculeux qui vient diriger une grève, il a des mitaines, et un long pardessus râpé, mais c’est un « intellectuel ». Les « rebelles » d’internet font parfois songer à un autre film, celui où Hardy apprend une citation : aut Cesar, aut nullus ! Ou César ou rien ! Le film n’est qu’une série de catastrophes qui frappent les deux héros, à chaque descente dans l’échelle sociale, le renvoi du travail, la perte du logement, Hardy prononce avec un accent américain à couper au couteau la fière devise, sous l’œil admiratif de son disciple Laurel. On peut rire, mais il faut beaucoup de courage pour s’obstiner à aller à contre-courant, là et dans des groupuscules qui « entretiennent » la flamme. provoquent des passions internes sans commune mesure avec les enjeux réels. On perçoit mieux, l’émiettement en micro-groupes, le désespoir des exilés, ce que devait être « la ligue des justes » devenu la ligue des communistes pour lequel Marx écrivit le Manifeste et dont il changea le slogan qui était « tous les hommes sont frères ! » en « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! », un groupuscule d’exilés européens, qu’il abandonna aussitôt en 1848, pour rejoindre son pays et y reprendre son métier de journaliste. Le Manifeste, on le sait commence par la proclamation : "Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme."

(15) Il affirmait : après la chute de la RDA, pendant dix ans, nous allons être confrontés à des marchands de saucisse, l’un dira, je mets plus de moutarde, l’autre dira, je met plus de ketchup, mais ce sera toujours la même saucisse. Et alors qu’il a passé les dernières années de sa vie à rassembler le patrimoine culturel de la RDA, pour éviter qu’elle soit totalement gommée de l’Histoire, il répondait à ceux qui l’interrogeaient sur cette activité : « Me dire que la RDA n’a jamais existé, c’est comme expliquer à Proust que l’homosexualité n’existe pas ! »


 

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