Dieu ! Que la guerre est jolie, que sont beaux les profits !

 « La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais qui ne se massacrent pas » (Paul Valéry)

Pour l’heure, c’est encore : Dieu ! Que la guerre est jolie, que sont beaux les profits. Quand j’écris cela, je pense forcément à la guerre moderne, voire futuriste.

Tout le génie humain, toute la science d’homo sapiens s’exprime ainsi dans ces concentrés de techniques que sont les armes modernes. Nous sommes aux antipodes de ces guerres sales  sanglantes d’antan, où les baïonnettes fouillaient les entrailles (« la baïonnette [était] une arme avec un travailleur à chaque extrémité »). Maintenant, la mort doit être plus douce. En tout cas, elle semble abstraite, comme si on se contentait d’effacer l’adversaire. Notre totem national, le gallinacé tricolore peut être fier sur son monticule : d’un tas de cadavres, on fait un tas d’or, nous avons trouvé la pierre philosophale. Notre savoir-faire s’exporte très bien, de mieux en mieux. Bon d’accord, nous ne sommes pas très regardants sur les qualités intrinsèques des clients. De toute façon, la première qualité du client, c’est sa solvabilité, comme la première de nos libertés serait la sécurité. De plus, nous dégageons toute responsabilité sur l’usage des armes vendues : qui a dit qu’elles sont nécessairement manufacturées, puis vendues pour être utilisées, sur des civils de surcroît ? Et puis, si nous ne sommes pas les vendeurs, des concurrents sont prêts à satisfaire la demande, non ? C’est la loi du marché, n’est-ce pas ?

Quoi ? Vous vous offusquez de l’absence de scrupules ? Dans le monde merveilleux des affaires, et a fortiori celui des armes, la notion, le concept de scrupule sont inconnus. Seuls comptent le chiffre d’affaires, la rentabilité, le tout avec un soupçon de commissions et de rétro-commissions. Les guerres sont devenues de basse intensité, mais de haute technicité, il faut vivre avec son temps. On ne tue plus, enfin moins, disons le moins possible, on se contente de « neutraliser des cibles » : c’est dire que l’on se soucie de la vie, non ?

C’est difficile de complaire à tout le monde : s’il y a des bavures, ce n’est pas not’ faute. C’est pas not’ faute si le Bien agit parfois mal, c’est la faute du Mal qui ne se comporte pas bien.
Quoi encore ? Vous n’êtes pas d’accord ? Vous grimacez ?

Il y a les guerres conventionnelles.

Il y a les guerres par procuration quand le Bien manœuvre dans l’ombre afin que les Maux s’annihilent (guerre Iran-Irak).

Il y a les guerres dissymétriques quand la force est du côté du Bien, et que les macchabées sont de l’autre côté (guerres du Golfe).

Comme la dissymétrie comporte encore trop de risques pour notre monde où tout est aseptisé, on en vient aux actions militaires à distance, même si ces dernières mettent à mal la virilité, le courage, l’abnégation, la mâle vertu du guerrier : le soldat est de plus en plus éloigné du « théâtre des opérations » car on opère de plus en plus par « frappes chirurgicales ». Associer éthique et guerre semble toujours surprenant, mais il faut bien mettre une limite à toute chose : que penser de l’usage des drones armés pour « neutraliser des cibles » ? Le jus in bello (le droit dans la guerre) est-il respecté ? Ce n’est pas si sûr !

Pour lever le doute, il est toujours loisible de qualifier l’adversaire de « combattant illégal » pour s’affranchir de toute règle. Dites-vous que tout sera fait pour éviter des « dégâts collatéraux » excessifs. Certes, si nous nous placions un instant de l’autre côté et que nous survivions à l’un d’eux, nous crierions à la lâcheté et à la vengeance, sentiments renforcés à la vue d’un Occident indifférent qui fait bombance, non ?

À l’évidence, la question ne se pose pas car nous sommes du bon côté !...
Il n’est pas besoin de jouer les vierges effarouchées. Moi, si j’avais l’occasion de rencontrer un Yéménite, je lui dirais : « si tu ne peux venir en France pour trouver refuge, rassure-toi, le génie français ira à toi » (c’est étrange, je me surprends à tutoyer aussi facilement ceux qui ne me ressemblent pas, comme si le mauvais exemple du « deus ex machina » était contagieux).

Dois-je rappeler que le secteur militaro-industriel concernera, cette année, 200 000 salariés en France (+ 40 000 en deux ans, selon les prévisions) ? Ici, les emplois ; là-bas, les... les clients et les destinataires.

Ce n’est pas de notre faute, si nous avons la compassion sélective : nos quelques morts, ici, sont plus importants que les hécatombes hors de nos frontières. Le bon sens ne nous enseigne-t-il pas « loin des yeux, loin du cœur » ? Et puis, il y a ces « terroristes » à neutraliser, non ? Certes, « terroriste » est un vocable bien commode, qui dispense de réfléchir, de penser la violence, la répression, le « terrorisme » d’État et du capitalisme, de comprendre qui finance, qui arme les bras meurtriers. Un mot utile donc qui dispense de se souvenir du réseau Gladio, de l’opération Condor, du Rainbow Warrior, des « corvées de bois », ..., de l’affaire Ustica, ..., des missiles Stinger livrés aux Talibans. Parfois, la créature se retourne contre l’un de ses créateurs : il faut neutraliser la « chose » ; le pyromane revêt alors sa tenue honorable de sapeur-pompier... Dites-vous que tous les coups (tordus) sont permis sous couvert de secret défense, de secret d’État. « Terrorisme » est devenu cet élément de langage efficace qui participe grandement à la manipulation des masses : qualifier l’adversaire de « terroriste » permet de le disqualifier au premier coup, sans autre forme de procès et permet, dans la foulée, d’absoudre nos propres crimes. Il y aurait donc la violence légitime d’un côté et de l’autre côté, la violence « terroriste » illégitime : une dichotomie bien pratique, une représentation bien trop binaire pour être honnête.

Et puis, nos armes redoutables ne sont que des vecteurs de Paix, les émissaires de nos prétendues valeurs occidentales que le Monde entier nous envie assurément : en face, il y a le barbare, cet autre à instrumentaliser (il lui arrive même de faire du « bon boulot ») et/ou à neutraliser….

Surtout, il ne faut pas oublier que l’innovation dans le domaine militaire est un moteur suralimenté par l’abondance des moyens alloués. Sans forcer, on pourrait parler d’un certain ruissellement vers le civil : la géolocalisation, les drones, les caméras thermiques viennent de là. On parle même, de nos jours, « d’innovations duales ».

Vous voyez bien que tout n’est pas aussi ténébreux, que le Beau sait faire œuvre utile.
Dans le Silence de la Nuit, le Bien, aidé par le bon génie humain saura triompher du Mal, avec notre indifférence comme complice….

Ne voir que l’inhumanité en l’autre nous évite de percevoir l’immanité (c.-à-d. la « cruauté monstrueuse », Le Littré) de notre système.

Croire qu’il est des « guerres justes », c’est oublier qu’il y a juste des guerres. Merci de votre attention.

« PERSONNE  » (Le Grand Soir)